Quand Diên Biên Phu tomba

Je n'ai pas souvent eu l'idée
De rimer
Mais quand Diên Biên Phu tomba
Et que mon gars
Après avoir tant souffert
Fut englouti dans cet enfer,
Et que cette force et cette beauté
Furent effacées
Alors il me fallut crier
Désespérée.

Et d'eux même les mots se groupèrent
En vers.
Car je ne pouvais d'une façon ordinaire
Evoquer son calvaire.

Anniversaire

Le mois de mai est revenu
L'an passé, c'était Diên Biên Phu.

Ô mon Dieu, faites que mon gars
Ne pourrisse pas
Dans les rizières de Thanhoa.

Jamais cette tendre verdure
N'a eu un éclat aussi pur.

Jamais les fleurs n'ont brillé
D'une si éclatante beauté.

Jamais le visage des gens
N'a eu tel épanouissement.

Jamais le soleil sur la terre
N'a versé si belle lumière.

Ô mon Dieu faites que mon gars
Ne pourrisse pas
Dans les rizières de Thanhoa.

Le mois de mai est revenu
L'an passé c'était Diên Biên Phu.

7 mai 1955

Ils disaient...

Ils disaient
La colonne Crèvecoeur
Viendra

Ils disaient confiants
Des milliers d'avions
Arriveront

Et puis, sans espoir
Pour rien, pour la gloire
Ils ont tenu le coup
Jusqu'au bout

Pendant que Monsieur Bidault parlait
Eux mouraient.

Ils étaient cinq mille disparus

Ils étaient cinq mille disparus
Dont on ne parlait presque plus.
Ils étaient cinq mille disparus
Presque tous de Diên Biên Phu.

Dans des camps oubliés, dans la jungle perdus,
Fiévreux, affamés, presque nus,
La mort les avait-elle vaincus
Les disparus de Diên Biên Phu ?

Ils étaient cinq mille disparus
Cinq mille qui n'en pouvaient plus
Et qui mouraient de plus en plus
Puisqu'on n'en parlait presque plus.

25 septembre 1954

Suzanne Paulot
*-* Quand Diên Biên Phú tomba
Chants pour mon fils, Pierre, tombé à Diên Biên Phú

* * *

UNE COROLLE SUR BEATRICE

Ils sont là, Paras, sanctifiés dans la fournaise,
Ceux de Saint Cyr, de Sidi bel Abbés, de Pau,
Ces soldats devenus gisants couverts de glaise,
Faisant front en refusant de courber le dos...

Mille corolles éclatent soudain dans un ciel rougi,

Puis s'étalent et fleurissent comme un champ au printemps,
Les vieux copains ont sauté, le Viet a bondi,
A Paris le Député va au Parlement...

C'est la boucherie, l'agonie, la fin des temps,
On se bat avec les mains, les morts font rempart,
Les balles trouent les chairs, se frayent un chemin sanglant,
L'Indochine toute entière prend deuil de son histoire...

Le silence s'est fait, terrible, oppressant, repu,
Comme une marée, les Jaunes ont envahi la piste,
Des Régiments entiers de Preux ont disparu,
Paras amoureux d'une fille nommée Béatrice...

Le vent en colère se lève et l'orage grondit,
Saint Michel de ses ailes recouvre d'une auréole,
Ceux qui, brevetés ou pas, sautèrent dans la nuit,
Pour l'honneur, la fidélité à une parole...

Bérets rouges, verts, bleus, une corolle pour Béatrice,
Le lendemain, la France étonnée, endeuillée,
Par mille corolles de blanc linceul sur Béatrice,
Apprit qu'à Diên Biên Phu, ils s'étaient sacrifiés...

Légionnaire KURTMEYER
13° D.B.L.E. - Mai 1969

* * *

Cruelle Isabelle

Tu gis dans ma mémoire, comme dans cette poussière éternelle,
Entre les Huguettes. Claudine, Béatrice, Junon, Elianes et Isabelle,
Points d'appui de Diên Biên Phu au coeur du pays thaï.
Dans l'allée bordée par la Nam-youn et la grouillante RP 41.
Peu d'années auparavant, la Promo 16 nous avait réunis.
Toi déjà calme et serein, et ma pomme encore jeune galopin.
Puis, trois ans après, ce cher Macaron tant convoité affermi,
Le 24 mars 1954, vers 15 h 15, dans cette Cuvette de Preux
Le hasard capricieux me fit assister à ton tout dernier adieu.
Le temps était beau, réduite la visibilité par brume sèche.
Soudain, là devant moi, le Delta Whisky au nez bleu roi,
Bascula sur son aile droite en feu, toi à son bord, flammèche.
Double ironie du sort. Déjà Béarnais dans l'esprit et le coeur,
L'espace d'un éclair, je vis, le Tonkin recevoir dans ses flancs
Une partie détachée, meurtrie et mourante du Groupe Béarn.
Province sublime où, bien longtemps après toi, je reposerai,
Sous les regards de femmes toutes aussi divines : Marie-blanque,
Marguerite de Béarn, de Navarre, Isabelle II et Jeanne d'Albret.
Lamentable, désastreux, homicide, que certain ministre si flexible,
Avec pleins pouvoirs de son Président, n'ait voulu tenir compte,

Pour quelles raisons ?... Des propositions si éclairées, si habiles
Des trois Chefs d'Etat-Major, d'évacuer Mau* en février la Cuvette.
Tu serais encore vivant Mon ami, avec toi des milliers d'autres.
C'était du temps où la France, françait, Où elle était toute autre.
Les bons souvenirs durent longtemps, Les mauvais plus encore.

Jacques CARLON
présent à bord du Dakota Yankee Bravo (FRAYB) du G.T. 2/62 Franche-Comté.
à son camarade Roger STRULLU
sur le Dakota Delta Wisky (FRBDW) du G.T. 1/64 Béarn.

* diminutif de Mau lhen (prononcé maoulen) vite, en vitesse.

* * *

Mourir pour l’Indochine

" Tu étais mon ami ! Ensemble, nous sommes partis !
Parcourant les mers, voguant vers l'Indochine
Pataugeant dans les rizières, la jungle de Cochinchine,
Pour défendre là-bas la France et son Empire "
Sur les bancs de l'école, j'avais entendu dire
Prestige d'un peuple, l'orgueil d'une nation.
Dans la fournaise, on bradait des garçons.
" Tu étais mon ami! Comme moi, t'as pas compris ! "
On recherchait l'ennemi qui se nommait Viêt-minh,
Patrouillant nuit et jour dans les rues de Gia Dinh.
Tu regardais, c'est sûr, ces belles et jolies filles,
Ce mystérieux pays où tant de jonques fourmillent.
Nous étions tous unis, aucun ne montrait son grade.
Car tous redoutaient ces terribles embuscades.
" Tu étais mon ami "
Soudain, j'entends un cri.

Voyant son corps sans vie et ses grands yeux meurtris,
Affalé sur le sol, j'ai tout de suite compris
Que plus jamais il ne verrait d'aurore.
Je n'osais y croire mais j'espérais encore.


Dans le fracas des armes,
J'ai versé quelques larmes.
Il était mon ami et la guerre me l'a pris.
" En ce lointain pays, loin des lieux de ton enfance. "
A jamais tu reposes, loin de la terre de France
A l'orée des hévéas, vous verrez une croix,

Simple distinction qui nous rappelle sa foi.
On peut y lire ceci: son nom en lettres majuscules,
Sa date de décès et son numéro matricule,
" Mort pour la France "
" Tu étais mon ami. "

Pour sa patrie, il a donné sa vie.

André CLIN,
à ceux du C.E.F.E.O.,
communiqué par Gilbert Laplace,
ancien du C.E.F.E.O. A.C. Moins de vingt ans.

* * *

CAUCHEMAR, ESPOIR.

Oh troupe famélique ! oh troupeau lamentable
Tu as marché, traîné, jusqu'au bout de tes forces
Enterrant tes copains dans la brousse insatiable
Désarmé, sans moyen, devant leur mort atroce

On t'a bourré le crâne, emplissant ton esprit
Pour le rendre coupable des pires vilenies
Au début tu riais, à la fin tu rageais
En refoulant ta peine pour ne pas la montrer.

Avec la déchéance de ton corps amaigri
Ils voulaient faire de toi, de ton âme meurtrie
Une sorte de pantin, devenant leur ami
Mais tu as résisté, en retenant ta vie

Quand ils chantaient la Paix, en fêtant le Parti
A TUYEN QUANG, là-bas, pas très loin de VIETRI
Tu pensais comme les autres, ça y est j'en suis sorti
Tu le croyais, alors que rien n'était fini

Les années ont passé, comme tout ça paraît loin
Tu croyais oublier tu penses chaque matin
A ceux morts de misère, ceux qui sont morts de faim
Dévorés par la brousse, ils étaient tes copains

Un rescapé des camps est un témoin vivant,
A l'abri de la brousse, il était moins gênant
Mais il est revenu et n'a rien demandé
N'ayant rien réclamé, il fut vite oublié

Mais heureusement pour lui, parmi les survivants
Certains se sont battus, sans cesse, obstinément
En demandant toujours et demandant encore
Un peu plus de Justice avant qu'ils soient tous morts

Et ils ont obtenu d'être enfin reconnus
Que Justice soit faite, qu'elle soit enfin rendue
Aux Parias silencieux tous à moitié fichus
Qui traînaient leur boulet de citoyen déchu

RADOU, CAMP 42
En souvenir de mes compagnons de calvaire

* * *

Diên Biên Phu

ou ça n'est pas digne d'un grand pays

On a enfermé dans ce rond
Tant de magnifiques garçons
On les a laissé massacrer
Sans rien tenter pour les sauver
Les survivants ont tant souffert
Que Christ envierait leur calvaire.
Des jours sans fin ils ont été
Affamés et désespérés
Sans soins dans des camps ils mouraient.
Haineux, les Jaunes ricanaient.

D'avoir accepté ça, eh bien je vous le dis
Ça n'est pas digne d'un grand pays !

Pendant que ses soldats vivaient leur dur calvaire
Vous pensez que peut-être le pays en pensée
En prière les soutenait, les aidait
Et que par décence les plaisirs se taisaient.
Jamais pour Diên Biên Phu on ne supprima
Un seul spectacle dans un cinéma.
En France on vit la droite de toujours s'amuser
Pendant qu'au bout du monde ils agonisaient.
A part ceux qui avaient là-bas un être aimé
La plupart pensaient: Fallait pas y aller.
Et rien ne troubla leur bonne petite vie.

Ça n'est pas digne d'un grand pays.

Et quand les revenants à leur libération
Répondaient aux questions
Un tel mort, un tel disparu
Un tel on ne l'a pas vu
Ça en faisait des manquants
Or, en France, en tremblant
Des parents angoissés attendaient leurs enfants
Un matin, à leur porte, compatissant
Un Monsieur triste leur a remis
Un télégramme jaune où était écrit:
D'après déclarations militaires libérées
Votre fils est mort en captivité...
Comment, où est-il mort ? L'a-t-on enseveli ?
Ça n'est pas digne d'un grand pays.

Suzanne Paulot

Monsieur l'Aumônier n'a pas su...

Monsieur l'Aumônier vous n'avez pas su
Nous bien parler de Diên Biên Phu.

Une amie ce dimanche est venue me trouver
Et m'a dit : Ce soir au presbytère un prêtre va causer
Dans une salle bien chauffée, au parquet bien ciré.
Une centaine de personnes étaient là rassemblées
Assises en rond. Au milieu un jeune officier
Charmant dans un bel uniforme. C'était un aumônier
De Diên Biên Phu. Il avait vécu auprès de mon enfant
Et j'allais donc revivre tout en l'écoutant
Les heures tragiques de cette épopée
Et celles plus affreuses de la captivité.
On était bien assis, on avait bien chaud.
Toutes sortes de croix brillaient sur les héros.
On a commencé comme cela doit se faire
Par un Je vous salue et par un Notre Père.
Puis Monsieur l'Aumônier fit de la Stratégie
Il situa exactement tous ces lieux dits
Eliane, Huguette, Claudine, Isabelle, prénoms doux et charmants
Donnés à ces endroits où coula tant de sang.
Il nous dit la date à laquelle ils tombèrent.
C'était un peu comme un communiqué de guerre.
Moi je croyais revivre les heures tragiques
Qu'ils avaient vécues. Je pensais que leur âme héroïque
Recevrait l'hommage qui leur était dû
Que...

Monsieur l'Aumônier vous n'avez pas su
Nous bien parler de Diên Biên Phu.

Puis l'orateur parla de sa captivité
- Un camion, dit-il, nous a emmenés
Quelques reporters tentèrent de s'évader
Nous y avons gagné d'être alors déchaussés.
Arrivés au camp, nous fûmes mis
En cellule. Pour nourriture du riz.
Mais quand vint le moment de la libération
Alors nous fûmes choyés. Restitution
De ce qui nous fut enlevé. Repas soignés.
Tel fut le récit de sa captivité.
Moi, je voyais le défilé interminable
De pauvres hommes harassés et minables
Le froid, la pluie, et presque pas vêtus !
Huit cents kilomètres dans la jungle pieds nus
Tous ceux-là mourant sur le bord des chemins
Et que les camarades devaient laisser sans soins.
Je voyais les camps affreux où l'on mourut
De faim, d'épuisement, de fièvres inconnues.
On les isolait pour leurs derniers instants
Dans la paillotes des mourants.
On les enfouissait sans croix, sans rien,
Aussi anonymes que quelque pauvre chien.
Oui, je croyais entendre évoquer ce calvaire
Que pour eux, tous émus redisait la prière.

Monsieur l'Aumônier, vous n'avez pas su
Nous bien parler de Diên Biên Phu.

Après que l'on eut posé quelques questions
Dépourvues d'intérêt autant que d'émotion
L'auditoire souriant serra la main
De l'orateur, et le félicita et ce fut très mondain
Atterrée, je pensais que c'était sûrement par modestie
Que cet homme si brave fut tellement concis
Mais que ceux qui avaient mené ce dur combat
Avaient droit à d'autres paroles que celles-là.
Je me disait aussi que ces pauvres enfants
Etaient un peu morts pour ces gens florissants
Et je sentis alors intensément
Que là n'était pas la place d'une maman.

Monsieur l'Aumônier, vous n'avez pas su
Nous bien parler de Diên Biên Phu.

Suzanne Paulot
Chants pour mon fils, Pierre, tombé à Diên Biên Phú

* * * * *



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