Volontaire d'un saut
Avril 1954
Happé
par la mousson de montagne qui se dresse, comme une
muraille à la verticale des premières hauteurs, le
Dakota tangue et roule en abordant les monts Ba Vi, à
l'ouest de Hanoi. Il est 10 heures du soir. Assis sur
leur siège de toile, cramponnés aux sangles qu'ils ont
saisies, à tâtons, dans le noir, au décollage, les
vingt-deux passagers se taisent, hébétés, le coeur au
bord des lèvres...
- Allez, hurle le largueur avec
l'entrain de commande d'un animateur professionnel :
chantez !
Mais
que chanter ? Les passagers n'ont rien de commun entre
eux. Ils ne se connaissent même pas. Trois heures plus
tôt, ils ne s'étaient jamais vus. Ils proviennent de
toutes les unités d'Indochine. Il y a des légionnaires,
des tirailleurs, des évadés de l'hôpital, des
artilleurs, des tringlots. Et rien, dans leur folklore
régimentaire, ne se prête à un choral. Et puis, même
s'ils avaient un refrain universel, s'ils ouvraient la
bouche, aucun son n'en sortirait. ... Ce saut qui se
profile à l'horizon de leur nuit leur ôte toute
réaction.
Debout les paras, il est temps
de s'en aller
Sur la route au pas cadencé,
Debout, les paras, car nous
allons sauter
Sur notre patrie bien-aimée...
La
voix du largueur qui s'élevait, solitaire, au-dessus du
son grave des moteurs, se casse soudain, découragée.
S'il pouvait les voir, ces regards qui le fixent à
l'aveuglette, le largueur n'aurait pas entonné son
refrain.
Debout les paras...
Il
n'y a pratiquement aucun para dans l'avion et, ce soir,
les passagers vont effectuer leur premier saut, au-dessus
de Diên Biên Phu, en plein combat.
Ils ne regrettent pas cet
enthousiasme qui leur a fait effectuer un pas en avant,
ce matin quand, au rapport, le sous-officier de semaine a
demandé des volontaires. Ils n'en ont pas eu le temps...
Regroupés sous un hangar, ils ont
découvert d'autres volontaires, tout aussi hagards
qu'eux-mêmes. Certains affectaient un cynisme vaguement
moqueur, d'autres une fausse indifférence. La plupart
s'interrogeant des yeux, essayant de trouver chez le
voisin la même vague appréhension.
-
Comment t'appelles-tu ? Moi, c'est Lamarque. Je suis
sergent. Je viens de rengager pour l'Indochine.
- Je m'appelle Manke. Je suis
sergent au bataillon de commandement de la 13e
demi-brigade de Légion.
- Volontaire ?
Manke sourit et hausse les épaules
- Si on veut. J'étais artilleur,
autrefois, en Russie. On m'a demandé si je saurais
servir un 105. Et toi ?
Lamarque émet un petit rire
contraint :
- Tu es artilleur ? C'est drôle,
moi aussi. Mais je n'ai pas fait la Russie. Je suis
appelé. En France, il y a un mois, on a demandé des
volontaires pour aller en Indochine, remplacer les
engagés qui tiennent des postes administratifs de façon
à les libérer pour grossir les unités combattantes.
Seulement, moi, les papiers...
Manke
opine, gravement. Admiratif :
- En somme, tu es tout neuf ?
Jamais sauté, jamais battu...
- Dis-moi, c'est comment, la guerre
?
- La guerre ? Manke hésite .
- Cela ne se raconte pas. C'est
trop difficile et personne ne la ressent de la même
façon. C'est une loterie, et comme toutes les loteries,
c'est l'une des choses les plus injustes que je
connaisse. Elle pose plus de questions qu'elle n'en
résout : pourquoi ai-je peur et pas l'autre ? Pourquoi
est-il blessé et pas moi ? Pourquoi suis-je vivant alors
que, cent fois...
- Je me demande si j'aurai peur.
- Peur ? Oui, ça, je peux te
l'assurer. Mais la vraie question n'est pas celle-là. Tu
devrais plutôt te demander comment tu vas te
débrouiller avec ta peur. Et dis-toi bien que la peur
c'est la vie...
Sous les obus, il n'y a pas de
place pour l'enthousiasme. C'est seulement un combat
entre toi et cette pieuvre aux mille bras qui se nomme ta
peur. Elle est comme ta mort, affaire personnelle.
" Le combattant en tant qu'individu n'est pétri que
de peur... " Manke hoche la
tête sous son casque qui roule. Il tend la main, saisit
le bras de son voisin qu'il serre, d'une pression amicale
- Tu ne sais pas. Tu ne peux pas
savoir...
- Mais alors, toi qui sais.
Pourquoi reviens-tu te jeter dans la gueule du loup ?
Manke rit. Très fort. Trop fort
peut-être.
- C'est aussi ce que je me demande,
mein lieber. Je
ne trouve pas de réponse. Peut-être suis-je verrückt
? Fou, complètement ? Je préfère croire que j'ai
d'abord eu envie de retrouver les copains, ou, mieux
encore, mes frères. Chez nous, en Allemagne on les
appelle les lansquenets. Les vrais soldats. Ma famille...
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-
Debout, accrochez! ...
Le moniteur passe, vérifie à
petits coups de lampe électrique le verrouillage correct
du mousqueton, l'enroulement de la SOA lovée sur le sac.
D'une claque virile, ils traduisent leur approbation en
hurlant un
- OK !
Le bras en travers de la porte,
ouverte sur le vide, le largueur inspecte l'obscurité.
Un trou rectangulaire d'un noir de velours que rien
n'anime...
____________________
-
Dans deux minutes, lui hurle le largueur.
Le
Dakota exécute un virage serré et stabilise. Il a pris
l'axe convenable. Maintenant, Diên Biên Phu n'est plus
très loin. On en aperçoit les lueurs, d'un orangé
pâle, qui se succèdent à l'horizon comme un lointain
orage. Elles se précisent à mesure que l'avion
s'approche et, soudain, des gerbes lumineuses semblent
foncer vers lui, dessus, dessous.
Le Dakota tangue, vibre. Les
moteurs changent de régime.
- DCA, crie le largueur.
Plus les secondes passent et plus
les mailles de la DCA se font serrées, tressées fin.
Les traceuses arrivent de tous côtés, à droite, à
gauche, de face, de dos.
_________
Manke
s'est approché. Il avance la tête au-dehors, les
oreilles aussitôt remplies du fracas des moteurs, les
joues déformées par le vent. Il la rentre dès qu'il a
aperçu, pas très loin devant, les lueurs précises d'un
départ de tir d'artillerie.
- Isabelle ! Plus que soixante
secondes.
Manke
est tellement absorbé par le spectacle qui se déroule
sous ses yeux ... D'une tape vigoureuse, accompagnée
d'un " Go ! " vociférant, le largueur le
ramène à la réalité en le jetant au vide.
Il ne sait pas comment il est
parti. Peut-être même a-t-il fermé les yeux ? ...
Manke regarde entre ses pieds.
Il a l'impression de plonger vers
l'enfer... Il lui faut faire un effort pour se
rassurer...
" Si ça se bagarre en
dessous, c'est que je ne suis pas chez les Viets...
Le sol lui rentre dans les
talons... Maintenant, les bruits sont lointains, de
l'autre côté d'un talus qui se découpe net, sur le
fond lumineux des explosions.
" Où diable puis-je bien me
trouver ? " Nouvelle angoisse, rapidement
résorbée...
- Ho, du renfort !
La voix est amicale un peu
gouailleuse. Manke soupire : elle s'est exprimée en
français.
____________
Deux
heures plus tard, guidé par une estafette de poste en
poste, Manke arrive enfin au PC. Il y retrouve le sergent
Lamarque, crotté, boueux, le treillis déchiré :
- Je me suis payé la rivière. Et
toi ?
- RAS. Je suis arrivé devant un
point d'appui qui s'appelle Dominique 3. Il paraît que
j'ai eu du pot. Et les autres?
- Sur les vingt-deux volontaires de
l'avion, on n'en a pour l'instant récupéré que
dix-sept. Les autres sont considérés comme tombés chez
les Viets...
Un
colonel pénètre dans l'abri. Manke le connaît, c'est
Vadot, l'adjoint de Lemeunier, le patron de la 13.
- J'ai été envoyé en renfort
pour l'artillerie, explique Manke après s'être
présenté.
- Nous avons pour l'instant
davantage besoin de chefs de groupe que de pointeurs. Va
rejoindre dès l'aube la compagnie du capitaine Philippe
sur Huguette 4. Et lui ?
- Moi, répond Lamarque, je suis
artilleur.
Vadot le fixe avec attention.
- Engagé ?
- Oui, mon colonel. Enfin, pas
depuis longtemps : je n'ai que six mois de service.
- Je vois. Tu fais partie des
renforts administratifs. Qu'es-tu venu faire ici ? Tu n'y
étais pas obligé.
Lamarque rougit.
- Mon colonel, j'ai vingt ans, je
ne sais rien. J'ai voulu venir à Diên Biên Phu
avant...
Il s'interrompt, conscient d'avoir
failli dire une sottise. Vadot relève la phrase :
- Avant quoi ? Avant que Diên
Biên Phu ne soit foutu, c'est cela ?
- C'est-à-dire... enfin, oui, mon
colonel...
Vadot
se tait un instant.
- Je vois. C'est ce que l'on dit à
Hanoi, n'est-ce pas ?
- Pas seulement à Hanoi, tenez,
mon colonel, voici un journal.
Vadot se penche et lit : " La
formidable erreur tactique et politique de Diên Biên
Phu. " Puis il relève la tête :
- Tu as lu cela et tu es quand
même venu ?
- J'ai seulement pensé que si nous
étions assez nombreux à relever ce défi, Diên Biên
Phu ne serait peut-être plus tout à fait une erreur.
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