La longue marche

A commencé alors une longue et harassante marche de 600 km. vers la frontière chinoise à travers les montagnes difficiles et touffues du pays Thaï, les rivières (rivière noire et fleuve rouge) franchies en bac ou à gué, les forêts épaisses, les plaines à riz...

Le plus souvent nous empruntions de mauvais sentiers taillés dans la montagne, encombrés de pierres et rendue glissants par les pluies diluviennes où nous avions de très grandes difficultés à progresser. D'autant plus, que nous devions brancarder ou porter à dos nos blessés ou malades qui ne pouvaient absolument pas marcher.

Parfois, nous marchions sur la route, la fameuse RP 41. Elle était encombrée de camions Molotova qui roulaient plein phare, au milieu d'une multitude de vélos chargés de 60 à 1 00 Kg. de riz ou de munitions, une armée de coulies et des combattants V.M. qui allaient à D.B.P. ou en revenaient.

Cette marche a duré un mois. Elle se faisait par étape de 20 Km en moyenne, toujours la nuit pour éviter les avions.

Pendant la journée nous étions parqués dans la forêt humide et avions droit pour toute nourriture à une poignée de riz froid, qui sentait souvent l'huile des bidons dans lesquels il avait cuit. Contrairement à nos forêts, on ne trouvait là-bas ni fruits, ni baies, pour calmer notre faim, nous mâchions de jeunes feuilles et buvions l'eau boueuse des torrents alimentés par les pluies.

Ces haltes imposées me permettaient de m'occuper un peu plus des blessés. J'essayais de soulager les plus épuisés, de nettoyer les plaies purulentes avec des feuilles d'arbre, car nous n'avions ni pansement, ni médicament. Le plus souvent je ne pouvais donner que de "bonnes paroles".

Tous, nous souffrions de dysenterie et présentions des accès palustres qui, bien entendu, ne pouvaient être traités.

Nos pieds nus étaient en sang, mais, progressivement ils s'endurcissaient, avec le temps, nous arrivions à supporter plus facilement les pierres du chemin.

Nous étions également harcelés par les moustiques, les mouches, les tiques, les poux et parfois les sangsues, c'était là des ennuis mineurs.

Le plus souvent nous étions trempés et pataugions dans la boue, car c'était la saison des pluies. Je crois que je n'ai jamais ou aussi froid que certaines nuits dans les montagnes du pays Thaî.

Le moral n'était pas au *beau fixe*, mais, là encore, l'esprit de camaraderie faisait des miracles. Il nous permettait même épuisés, de mettre encore et toujours un pas devant l'autre et d'avancer, car abandonner la colonne équivalait à un suicide.

Ayant remarqué que les camions qui revenaient de D.B.P. étaient souvent vides, j'ai insisté auprès du commissaire politique pour que l'on charge nos blessés, leur permettant ainsi de bénéficier plus vite de la qualité des Hôpitaux V.M. dont il nous ressassait les mérites. Cela m'a toujours été refusé.

De temps en temps rous traversions des villages où, parfois, la cloche d'une église sonnait, flous rappelant avec émotion la campagne française. Ces villages étaient apparemment déserts, les rares habitants que nous rencontrions semblaient ne pas nous voir.

En fin de parcours, nos soldats et nos sous-officiers ont été dirigés vers des camps qui, nous l'avons appris par la suite, étaient de véritable mouroirs.

Seuls les officiers et les adjudants ont continué jusqu'au camp n°1, à proximité de Tuyen-Quang, Nous y sommes arrivés le 6 mai 1954, la veille de la chute de Diên Biên Phu.

[Récit méd. 1]



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