La libération

La fin de la guerre hâtivement décidée à Genève mettra un terme aux souffrances des prisonniers.

A partir du mois d'Août, de tous les camps de la Haute Région, les prisonniers seront dirigés le plus souvent à pied, les blessés en camions, vers Tuven Quang, à 120 Kms au nord ouest d'Hanoï.

Là, au pied de la citadelle de la ville, sur l'ancien champ de courses, a été érigé un immense camp de regroupement. Le cadre est très acceptable et change agréablement des sinistres décors des paillotes nauséabondes connus dans les camps. A Tuyen Quang, les paillotes, bien alignées, sont spacieuses, très aérées et disposent de toits solides en feuilles de lataniers.
Des milliers de prisonniers y seront regroupés courant août 1954, beaucoup capturés à Diên Biên Phu, pour y attendre leur libération.

Ceux des camps situés au sud Tonkin seront regroupés à Tan Hoa, libérés à Sam Son où ils embarqueront sur un bateau de débarquement avant d'être transbordés en haute mer sur un autre navire de guerre pour rejoindre Haïphong.

Libération des prisonniers de mai 1954. (de g à dr) Bigeard, le Père Chevalier et LanglaisLes viets rendront même les objets personnels (montres, chaînes, gourmettes, portefeuilles, papiers et argent ... ) confisqués durant la détention.

Les prisonniers furent contraints d'écouter une fois encore "la bonne parole" de leurs geôliers, de signer les derniers manifestes anticolonialistes et de porter sur un énorme registre quelques mots de remerciements à la politique de clémence de "l'Oncle Ho" et de reconnaissance pour les soins et les "bons" traitements reçus.

insignes métalliques représentant la colombe de la paix de PicassoDes petits insignes métalliques représentant la colombe de la paix de Picasso pin's avant l'heure ! furent distribués aux prisonniers devenus aux yeux des viets des vrais combattants de la paix et des hommes nouveaux aptes à propager l'idéologie marxiste.

Quelques jours avant leur libération, les prisonniers avaient vu leurs conditions de captivité nettement adoucies. Pour leur refaire une santé et leur donner un aspect physique plus décent, leur ordinaire avait été sensiblement amélioré : quelques liserons d'eau, des patates douces, quelques morceaux de viande agrémentaient leur ration de riz, elle-même augmentée.

Il s'agissait surtout de donner aux journalistes qui ne manqueront pas d'assister à la libération des prisonniers, une bonne image de marque du vietminh en présentant des hommes en bonne santé, physiquement en forme Mais ce ne fut pas le cas.

De plus, chaque prisonnier avait reçu quelques jours avant son départ, une tenue de toile tout à fait acceptable, chemise et pantalon, une paire de sandale de tennis "made in China", une forte ceinture de toile à boucle métallique, un petit sac dorsal pliable contenant du linge de rechange (chemisette, serviette ... ) et un chapeau en feuilles de latanier, type casque vietminh.

Le jour du départ de Tuyen Quang, pavoisé de banderoles à la gloire d'Ho Chi Minh, de la paix entre les peuples et de l'indépendance de la République Démocratique du Vietnam, les prisonniers libérés durent se prêter, sous les objectifs des photographes chinois et soviétiques à une dernière et sinistre comédie devant de souriantes infirmières vietminh, en tuniques blanches, flanquées de quelques responsables politiques du camp en uniforme, offrant à chaque prisonnier de menus présents (bananes, galettes de riz ... ). Chaque libéré était évidemment contraint de se prêter à cette dérisoire cérémonie d'adieux pour retrouver la liberté.

Mais, malgré les efforts tardifs du vietminh pour tenter de redonner un aspect humain aux détenus particulièrement touchés par les conditions de leur captivité, nombre d'entre eux présentèrent, le jour de leur libération, un spectacle pitoyable et affligeant: décharnés, le regard vide, usés, voûtés, brisés, certains, squelettiques étaient incapables de se déplacer seuls et semblaient indifférents à tout.

Les observateurs de la Croix Rouge s'émurent de cet hallucinant spectacle qui rappelait les déportés libérés des camps nazis en 1945, que le monde avait découvert avec horreur. L'état lamentable de certains prisonniers libérés par le vietminh indigna aussi l'opinion publique française et internationale consternée, qui s'interrogea et s'empressa d'oublier.

Libération des prisonniers de mai 1954. (de g à dr) Schoendorffer et Camus

Il fallut attendre 1989, après de nombreux projets, (dont ceux formulés par l'association depuis 1971) pour qu'une loi (loi J. BROCARD) votée à l'initiative de l'A.N.A.P.I. reconnaisse les sacrifices consentis et accorde quelques droits aux survivants.

En février 1993, à Fréjus, le Président de la République reconnaissait enfin qu'avaient "droit à la reconnaissance de la Nation" ceux dont la justesse du combat avait été mondialement attestée par la chute du mur de Berlin et l'écroulement des régimes communistes quelques années auparavant.

Il y eut à Diên Biên Phu, 10.863 prisonniers dont 3290 seulement furent libérés, 4 mois plus tard. Il en manquera 7573...



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