La captivité
(7 mai à septembre 1954)

Le vietminh n'avait jamais encore fait autant de prisonniers. Les capturés de Diên Biên Phu représentent le tiers de tous ceux appréhendés au cours des huit années de guerre écoulées.

Les hommes jugés valides, y compris les blessés légers, ou considérés comme tels, encore qu'épuisés physiquement et moralement par le siège furent, dès le 7 mai au soir regroupés et encadrés pour prendre, à pied, le chemin des camps. Les distances à parcourir, à raison d'étapes quotidiennes de 20 à 30 Kms, variaient de 400 à 600 Kms.

Ces prisonniers formeront pendant des semaines, sur les pistes se dirigeant vers la Haute Région ou le nord Annam, des processions pitoyables de squelettes barbus, épuisés, appuyés sur des cannes de fortune. Ces hordes misérables de captifs escaladeront les cols, dévaleront les pentes glissantes, dormiront dans la boue. Les déplacements auront lieu de nuit et les feux seront souvent interdits aux bivouacs pour échapper aux avions. Ces marches forcées, assorties de privations et de l'absence de soins, favoriseront les maladies de toutes sortes et l'apparition de troubles, dont certains entraîneront la mort. De plus en plus vulnérables au fil des kilomètres, les prisonniers mourront par centaines, parsemant leur hallucinant trajet de cadavres.

Les blessés, au nombre de 4.436, seront regroupés dès le 8 mai dans l'enceinte du camp et parqués, par groupe de 10 à 20, sous des toiles de parachutes érigées en tentes à la façon de chapiteaux de cirque.

Un tri des blessés, jugés les plus graves, permettra l'évacuation entre le 14 et le 26 mai, de 858 d'entre eux sous le contrôle de la Croix Rouge.

Les 3 578 restants, considérés comme blessés moins graves (selon les critères vietminh...) seront incorporés au flot des captifs aptes à la marche et ceux jugés incapables de se mouvoir, transportés en camions.

Ils seront entassés à raison de 25 à 30 par camion russe Molotova sans considération de la nature et de la gravité de leur blessure. Ils seront répartis dans les différents camps de la Haute Région. Bardés de pansements souillés et fétides, ils entameront le 26 mai, date de leur départ du camp de Diên Biên Phu, par des pistes monstrueusement défoncées, un long chemin de croix au cours duquel ils seront secoués, traités sans ménagement, exposés aux intempéries, privés des soins les plus élémentaires pendant l'interminable route. Des plaies se rouvriront, s'infecteront. Des blessés du ventre se videront et souilleront leur entourage. Les cahots provoqueront des hémorragies et des vomissements de sang, un véritable calvaire physique et moral qui provoquera, pendant la route et dans les camps, un taux très élevé de décès.

Le répertoire des maladies qui toucheront tous les prisonniers valides et blessés est éloquent : dysenterie, ictères, paludisme, tuberculose, scorbut, béri-béri, ascaris, dénutrition et affections neuro-psychiatriques, pour ne citer que les maladies les plus courantes. Il faudra y ajouter les mouches, les poux, les tiques, les puces, les rats, la gale, la crasse, les moustiques, les vers, la vermine, la faim, la soif, les escarres, les brimades et les tortures morales. Les insultes aussi.

Les vietminh ont des camps de prisonniers une conception totalement différente de l'idée traditionnelle que l'on s'en fait en Europe au travers des expériences vécues et des films ou récits de guerre, avec baraquements, barbelés, miradors, projecteurs, rondes et sentinelles. Chez les viets, rien de tout cela : pas de sentinelles, pas de miradors, pas de barbelés. Aucune clôture. Aucune surveillance particulière, si ce n'est une garde sommaire pour l'ensemble du camp et des escortes pour les corvées. Le camp type est constitué de sommaires paillotes dans un coin dégagé de forêt ou de jungle. Dans le Tan Hoa, les prisonniers sont regroupés dans des pagodes ou des écoles désaffectées.

Car le prisonnier est avant tout prisonnier de la nature. Toute tentative d'évasion est d'avance vouée à l'échec. La nature inhospitalière, l'hostilité de la population locale, les risques de mauvaises rencontres avec les animaux de la jungle, le manque de nourriture, la fatigue, une blessure accidentelle viendraient à bout des plus téméraires. Les tentatives furent nombreuses. Mais les évasions réussies furent très rares. On en recense une centaine, toutes unités confondues. La plupart des évadés furent en effet repris, enchaînés, châtiés physiquement, souvent livrés par les villageois, soucieux d'être bien considérés par les viets.

Les prisonniers valides seront contraints à des corvées : transport de riz ou de bois sur des distances, parfois longues de 10 à 15 Kms, avec trajets quotidiens. Des travaux de construction de cagnas ou de paillotes aussi. Et il faut survivre avec une poignée de riz cuit à l'eau, jetée deux fois par jour dans un misérable récipient de bambou ou une vieille boîte de conserve de récupération. Comme boisson, une dose mesurée d'infusion de feuilles de goyave, préalablement bouillie et chichement distribuée.

A cela, il faut ajouter les cours d'éducation politique et les séances d'autocritique: les prisonniers sont contraints de dénoncer "leur sale guerre", à coups de souvenirs accusateurs, de signer des manifestes, d'avouer des fautes commises contre la population vietnamienne, d'accuser son voisin de mauvaises actions et de s'accuser même, pour le plaisir de leurs geôliers, de méfaits qu'ils n'ont pas commis. Ils sont invités à réclamer la clémence du vénéré président Ho Chi Minh pour mettre en valeur sa grande bonté.

Les prisonniers sont systématiquement insultés, rabaissés, toutefois sans colère apparente. Ils sont posément traités de bourgeois décadents, de soldats impérialistes, de criminels de guerre, de mercenaires sanguinaires, de valets de l'impérialisme américain, de chiens colonialistes... Il faut qu'ils deviennent des combattants de la paix, qu'ils rachètent leurs fautes, qu'ils soient rééduqués politiquement. Cela prendra le temps qu'il faudra.

Dans les camps, les prisonniers de Diên Biên Phu sont les plus récents. En 4 mois de captivité, ils seront évidemment moins sollicités par les viets pour les exercices d'autocritiques que leurs compagnons de captivité, dont certains croupissent depuis deux, quatre, voire huit ans (c'est le record détenu par un administrateur civil, monsieur René MOREAU, capturé fin 1946 et qui ne sera libéré qu'en septembre 1954).

Pendant tout ce temps, il aura fallu aux prisonniers glorifier le marxisme, supporter les insultes, les injures, les brimades, les litanies vietminh contre l'armée française, sans cesse ridiculisée, scander des slogans anticolonialistes, c'est moralement épuisant.

Les lavages de cerveau sont quotidiens, sournois, lancinants, à tout propos. Les corps et les esprits affaiblis offrent moins de résistance. Les perfides méthodes vietminh qui dosent savamment les tortures morales, les espoirs, les déceptions, les brimades en tous genres brisent les plus forts qui capitulent parfois, résignés. C'est alors le désespoir. Les bien-portants deviendront malades, les malades grabataires et les grabataires mourront. Un engrenage.



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